Il y a des œuvres qui passent inaperçues. Et il y a celle de l’Université de Lomé. Avec ses quatorze mètres de hauteur et ses cinquante tonnes, le monument « Sagesse et Héritage » ne laisse personne indifférent. Depuis la mi-octobre, elle fait le buzz à Lomé.
Le projet repose sur une conception complexe, découpée en huit parties. Un livre, sept étudiants, un socle, deux gardes, une tête de lion, des murs couverts d’yeux, quatre mains jaillissant du sol et un reposoir à l’arrière. Sur le papier, le message se tient. Sur le campus, l’effet divise.
Un lion qui fait débat
La tête du lion concentre les critiques. Grande gueule ouverte, mais sans rugissement apparent. Pour ses détracteurs, l’animal ressemble davantage à « un patient chez le dentiste », rapporte le confrère Ici Lomé, qu’à un fauve menaçant. Ils y voient des figures raides, interchangeables, un empilement de registres sans véritable unité.

L’auteur assume totalement ce choix. Selon Martin Abalo Kamina, le lion incarne la « force dissuasive » du pays. Il s’appuie sur l’emblème national pour justifier sa démarche. « La tête du lion a été critiquée, qu’elle fait peur, mais c’est une force du scientifique, c’est le meilleur emblème », explique-t-il. Il dit même se réjouir que l’œuvre soit associée à une forme de peur.
Le mode d’emploi qui interroge
Autre point de friction : la nécessité d’expliquer l’œuvre pour la comprendre. L’artiste détaille lui-même les huit parties du monument, leur signification et leur rôle. Une approche qui fait réagir : certains estiment qu’un monument qui a besoin d’un mode d’emploi pour être apprécié rate sa cible.
La question de l’œil droit, présenté comme supérieur au gauche, a également suscité des réactions. Selon l’artiste, ceux qui regardent de l’œil gauche ne verraient que les défauts des autres. Un argument qui a été perçu, par certains, comme une façon d’écarter la critique avant même qu’elle ne s’exprime.
Ce que coûte réellement le monument « Sagesse et Héritage »
Sur le plan financier, les chiffres ont circulé. L’œuvre aurait été annoncée à 67 millions de francs CFA en décembre 2024. Selon l’artiste, le coût final atteint 90,1 millions, contre une estimation initiale de 63 millions.
Un point mérite d’être souligné : le monument n’a pas été financé par l’Université de Lomé. C’est l’Institut Bon Samaritain, fondé par l’artiste lui-même, qui a pris en charge l’intégralité de la dépense. L’université s’est contentée d’un soutien moral, ce que Kamina revendique comme essentiel pour un artiste.
Ce que cela change pour l’Université de Lomé
Au-delà du débat esthétique, ce monument pose une question de fond : que doit représenter une œuvre installée dans un temple du savoir ? Un symbole de puissance, ou un message d’ouverture ?
L’artiste affirme que l’art ne doit pas plaire, mais « guérir la conscience ». Une position défendable. Reste à savoir si cette guérison passe par un lion qui fait peur, sur un campus censé accueillir.
Le monument « Sagesse et Héritage » a déjà réussi un exploit : faire parler de lui. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, il ne laisse personne indifférent. C’est peut-être, au fond, la seule chose qui compte en art.







