Une famille togolaise risque d’être expulsée d’Allemagne

Une famille togolaise Allemagne mariage de 1908

Cette famille togolaise est arrivée en Allemagne en 2020 avec des passeports allemands délivrés par l’ambassade à Lomé. Cartes d’identité obtenues, bulletins scolaires excellents, emplois, impôts payés, intégration réussie. Puis tout bascule. En mars 2021, la ville de Siegen leur retire tous leurs documents. Motif : un mariage contracté en 1908 dans la colonie allemande du Togo, jugé « tribal » et illégal par les tribunaux allemands.

Trois femmes et cinq enfants, tous apatrides, menacent d’être relogés de force dans un centre pour étrangers en situation irrégulière à Karlsruhe. L’ombre de l’empereur Guillaume II plane encore sur cette histoire vieille de 118 ans.

Qui sont ces Togolais devenus apatrides en Allemagne ?

L’histoire, rapportée par les médias allemands, met en scène trois sœurs et cinq enfants âgés de 10 à 16 ans :

  • Akouvi Nono Liebl (mère de deux garçons)
  • Afi Linam Liebl
  • Ami Tido Liebl (mariée à Teko Folly-Ady, qui travaille et paie ses impôts à Siegen)

Les enfants sont tous bons élèves. Darryl, 16 ans, prépare son baccalauréat. Bryan (15 ans) veut travailler dans l’informatique. Jordan (14 ans) rêve de créer son entreprise à Siegen. Ils sont arrivés en Rhénanie-du-Nord-Westphalie avec des passeports allemands délivrés par l’ambassade d’Allemagne à Lomé. À Siegen, ils ont obtenu des cartes d’identité allemandes et, à l’automne 2021, des cartes d’électeur pour les élections fédérales.

« Vous n’êtes plus allemande » : le cauchemar commence pour la famille togolaise

Le 1er mars 2021, alors qu’Akouvi emménageait dans un appartement plus grand avec ses fils, dix personnes, dont des policiers, se sont présentées à sa porte. Une femme du service d’immigration lui a simplement dit : « Vous n’êtes plus allemande. »

Peu après, ses deux sœurs ont vécu la même chose. Elles ont reçu un document du bureau de l’immigration : « Certificat provisoire d’enregistrement en tant qu’étrangers entrés illégalement sur le territoire » .

Tous leurs documents allemands ont été confisqués. Les recours déposés ont été rejetés par le tribunal administratif d’Arnsberg, puis par la Cour administrative supérieure de Rhénanie-du-Nord-Westphalie en mai 2025.

260609 0603 urn newsml dpa com 20090101 260609 935 1395506
Une famille togolaise risque d'être expulsée d’Allemagne 2

Un mariage colonial de 1908 au cœur du litige

L’arrière-grand-père des trois sœurs, le fonctionnaire colonial et médecin Friedrich Liebl, a épousé une Togolaise en 1908 dans la colonie allemande du Togo. La question qui paralyse la justice allemande depuis plus d’un siècle : ce mariage est-il valide au regard du droit allemand ?

Réponse des tribunaux : non. Ils qualifient ce mariage de « mariage tribal » , conclu uniquement selon la coutume locale, sans officier d’état civil allemand (dépêché au Togo seulement en 1911) et sans l’approbation de l’empereur Guillaume II.

Conséquence : le fils du fonctionnaire colonial a été considéré comme illégitime et a reçu la nationalité de sa mère, qui était togolaise. Cette situation a été transmise de génération en génération jusqu’aux cinq enfants d’aujourd’hui.

Apatrides – ni allemands, ni togolais

Le cabinet d’avocats qui défend la famille précise : toutes les femmes et tous les enfants sont apatrides. Ils ne peuvent être expulsés vers le Togo pour des raisons légales. Pourquoi ? L’ambassade du Togo à Berlin a écrit à la famille en décembre 2023 :

« Nous ne pouvons pas vous délivrer de documents de voyage car vous êtes entrés dans le pays avec des passeports allemands et êtes donc citoyens allemands. La loi togolaise n’autorise pas la double nationalité. »

Un cercle vicieux : l’Allemagne dit qu’ils ne sont pas allemands, le Togo dit qu’ils ne sont pas togolais. Résultat : personne ne les veut.

Menace de relogement forcé : la famille sous pression

La ville de Siegen a obtenu un « avis de distribution » du gouvernement du district d’Arnsberg pour transférer les femmes et les enfants vers un centre d’accueil initial (CAI) de l’État à Karlsruhe, réservé aux étrangers en situation irrégulière. Seul Teko Folly-Ady (le mari d’Ami Tido Liebl) peut rester à Siegen avec un statut de séjour toléré, car il travaille et paie ses impôts.

L’avocat Daniel Nierenz dénonce : « On se comporte comme s’ils n’avaient jamais vécu à Siegen, comme s’ils n’étaient pas pleinement intégrés. »

La famille bénéficie de nombreux soutiens en Allemagne. Mais l’incertitude est traumatisante. Afi Linam Liebl, comptable de formation, lance un appel : « Nous avons tous désespérément besoin de travailler. »

Les voies légales sont quasiment épuisées. L’avocat de la famille a déposé une demande auprès du gouvernement du district pour faire annuler l’arrêté de répartition. En cas de rejet, un recours en justice sera intenté. L’objectif : obtenir des titres de séjour permanents et des permis de travail pour les trois femmes.

Darryl, 16 ans, résume l’angoisse familiale : « Si je devais partir maintenant et tout recommencer à zéro avec mes amis et mon école, ce serait terrible, une véritable catastrophe. »

Ce drame familial est aussi un procès historique sur la manière dont l’Allemagne gère les séquelles de son passé colonial. Le Togo, ancienne colonie allemande (1884-1914), continue de produire des effets juridiques 118 ans plus tard. L’affaire Liebl pourrait faire jurisprudence. Pour l’instant, cinq enfants togolais-allemands-apatrides attendent qu’on leur rende une nationalité, un avenir et une dignité.

Rejoins notre chaîne WhatsApp