Le Togo traverse une période singulière marquée par une multiplication des tentatives de records du Guinness World Record. En quelques mois, chefs cuisiniers, artisanes, créateurs et entrepreneurs culturels se sont lancés dans des défis extrêmes, attirant l’attention du public et des médias bien au-delà des frontières nationales.
Au-delà de la célébrité éphémère, une enquête sur les véritables motivations et les retombées concrètes de la « Guinness fever ». Qu’est-ce que les Togolaises gagnent concrètement dans cette quête ?
Des exploits récents qui ont marqué l’opinion
Laurence Assignon, onze jours derrière les fourneaux

L’un des épisodes les plus marquants reste le marathon culinaire de Laurence Assignon. Lancé le 10 août 2025 au Centre Togolais des Expositions et Foires (CETEF) à Lomé, son défi visait à battre le record du plus long marathon de cuisine individuel.
Au terme de l’épreuve, la cheffe totalisait 275 heures consécutives de cuisine, soit près de onze jours sans interruption, dépassant largement le précédent record mondial. Au-delà de la performance physique, l’initiative s’est distinguée par sa dimension sociale : les repas préparés ont été distribués gratuitement au public et à des populations vulnérables, conférant à l’exploit une portée solidaire.
Célia Awoussi, repousser encore les limites

Dans la foulée, Célia Awoussi a choisi d’aller plus loin encore. En novembre 2025, sur l’esplanade du stade de Kégué, elle s’est engagée dans un marathon culinaire de 336 heures, soit quatorze jours consécutifs. Son objectif affiché était double : viser un nouveau record mondial tout en servant des centaines de milliers de repas gratuits à la population.
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Ce défi, d’une ampleur inédite au Togo, a renforcé l’idée d’une dynamique collective où chaque tentative semble pousser la suivante à relever la barre, dans une forme d’émulation nationale.
Le tressage capillaire, un autre visage du phénomène

La « Guinness fever » ne se limite pas à la cuisine. Plus récemment, une tentative de record mondial dans le domaine du tressage capillaire a mis en lumière l’art des coiffures africaines traditionnelles. Cette diversification des disciplines témoigne de la richesse des talents locaux et de la volonté de faire reconnaître des métiers souvent sous-estimés, notamment ceux exercés majoritairement par des femmes.
Une quête de visibilité et d’affirmation culturelle
Plus qu’un record, une stratégie de communication à l’échelle mondiale
Derrière chaque marathon de tressage de 32 heures ou de cuisine de 14 jours se cache une stratégie calculée. Pour les candidates togolaises, le Guinness World Record (GWR) n’est pas une fin en soi, mais un levier médiatique puissant. Dans un pays souvent absent des radars médias internationaux, un record homologué est un sésame pour une visibilité planétaire immédiate.
Comme l’explique la cheffe Celia Awoussi : « Ce n’est pas seulement un record que je veux battre, mais une fierté nationale que je veux partager. » Cet objectif est partagé par l’artiste du tressage Eunice Etou : « Ce défi, je ne le relève pas uniquement pour moi, mais pour toutes ces femmes togolaises et d’ailleurs qui exercent ce métier. »
Le gain est clair : transformer un talent local en marque internationale. La certification GWR offre une crédibilité et une plateforme inégalées pour valoriser un patrimoine culturel, qu’il soit culinaire, artisanal ou artistique, et le projeter sur le marché global.
La cheffe Laurence Assignon résume cette ambition dans notre podcast : « Ce n’est qu’un record, c’est un message d’audace, de persévérance et de fierté culinaire que je veux partager avec le monde. » Ce « message » est un actif branding personnel de grande valeur.
Sponsoring, influence et business : l’écosystème économique du record
La chasse au record est rarement une aventure solitaire. Elle s’appuie sur un écosystème économique qui se structure rapidement au Togo.
Les sponsors (opérateurs télécoms comme Yas Togo, banques, marques agroalimentaires) y voient une opportunité de communication à fort impact émotionnel, associant leur image à un exploit national et à des valeurs de persévérance.

Pour le candidat, le gain immédiat est double. Un financement (ou une prise en charge logistique) pour un défi qui serait autrement inabordable, et une notoriété explosive qui peut être monétisée. Un record homologué transforme un artisan ou un chef en influenceur national, ouvrant les portes à des contrats de consulting, des shows payants, des livres ou des ambassades de marque.
L’envers du décor : lourds investissements et risque de précarité accrue
Si les gains potentiels sont alléchants, la réalité est plus nuancée et les risques, réels. La quête d’un record est un parcours du combattant coûteux et incertain.
- Investissement colossal : La préparation physique et mentale peut durer des mois. Les coûts logistiques (nourriture pour des milliers de repas, location d’espace, sécurité, frais d’huissiers et d’enregistrement vidéo pour le GWR) sont énormes. Sans sponsor solide, les candidats peuvent s’endetter lourdement.
- Le mirage de l’argent facile : L’homologation par le Guinness prend des mois, et il n’y a aucune prime financière de la part de l’organisation. Le retour sur investissement dépend entièrement de la capacité du candidat à capitaliser sur sa notoriété après l’événement. Beaucoup échouent à transformer l’essai.
- Santé et pression : Les défis d’endurance extrême (privation de sommeil, station debout prolongée) laissent des séquelles physiques et psychologiques parfois durables, pour un bénéfice incertain.
Une fuite en avant face au manque d’opportunités structurelles ?
L’explosion de la « Guinness fever » au Togo agit aussi comme un révélateur des failles du marché de l’emploi et de la reconnaissance sociale. Pour une jeunesse confrontée au chômage de masse et à la rareté des opportunités d’ascension sociale, le record apparaît comme une échappatoire spectaculaire et une promesse de réussite alternative.
Cette dynamique pose une question cruciale : assiste-t-on à la naissance d’une nouvelle économie de la notoriété ingénieuse, où les talents se créent leur propre voie, ou à un phénomène de diversion qui masque l’urgence de créer des emplois durables et des secteurs économiques structurés ?
Le record offre une plateforme, mais pas un métier. Comme le dit Eunice Etou, évoquant ses mains « indiquées pour le tressage depuis l’âge de 10 ans », le vrai défi est de transformer la notoriété mondiale en une entreprise pérenne, en des écoles de formation, ou en une véritable filière économique qui valorise ces savoir-faire au-delà de l’exploit ponctuel.
Le Guinness World Record, un début, pas une fin
Les Togolais qui courent après le Guinness World Record ne cherchent pas juste un certificat. Ils recherchent une légitimité, un capital symbolique et une visibilité qu’ils peinent à obtenir par les canaux traditionnels. Leur véritable gain, lorsqu’ils réussissent, est d’obtenir une audience pour leur art, leur culture ou leur cause.
Pour le Togo, le défi est maintenant d’accompagner cette énergie brute. Comment transformer cette vitrine médiatique en levier de développement économique concret ? Comment s’assurer que la fierté nationale générée par ces exploits se traduise par des investissements dans les secteurs créatifs, l’artisanat et la formation ?
La « Guinness fever » est le symptôme d’une jeunesse ambitieuse et désireuse de briller. La responsabilité collective est de faire en sorte que cette fièvre ne se consume pas d’elle-même, mais serve à réchauffer l’économie réelle et à construire des réussites durables.








