Église orthodoxe : le soft power russe à l’offensive en Afrique

Le soft power russe en Afrique ne repose pas uniquement sur la diplomatie classique ou la coopération militaire. Depuis plusieurs années, Moscou développe une stratégie d’influence plus diffuse, combinant leviers sécuritaires, idéologiques et culturels. Parmi ces instruments, l’Église orthodoxe russe occupe une place centrale, bien au-delà de son rôle spirituel initial.
La présence de la Russie sur le continent africain se distingue aujourd’hui par une forte composante politique et sécuritaire, mais par une empreinte économique encore limitée. Pour compenser ce déséquilibre, le Kremlin s’appuie sur des vecteurs d’influence alternatifs, dont la religion constitue un pilier stratégique.
Le soft power russe et le rôle stratégique de l’Église orthodoxe

Depuis la création en 2021 de l’Exarchat patriarcal de l’Afrique, l’Église orthodoxe russe s’inscrit clairement dans la stratégie globale de Moscou. Cette structure religieuse vise à encadrer les communautés orthodoxes africaines, mais aussi à étendre l’influence culturelle et idéologique de la Russie dans des zones où l’État est fragile ou contesté.
L’Église orthodoxe russe est aujourd’hui présente dans plusieurs pays africains où les forces de sécurité russes sont également actives, notamment en République centrafricaine et au Mali. Cette cohabitation n’est pas fortuite. Elle illustre une approche coordonnée, associant présence militaire et action religieuse, afin de renforcer la légitimité sociale de l’influence russe.
Dans ces contextes, les structures religieuses proposent un encadrement moral, éducatif et social, parfois en substitution partielle aux institutions publiques. Cette proximité avec les populations locales permet à Moscou de tisser des liens durables, sans passer par les canaux diplomatiques traditionnels.
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Une influence politique et sécuritaire sans véritable base économique
Si la Russie parvient à accroître sa visibilité politique et sécuritaire en Afrique, son ancrage économique reste faible comparé à d’autres puissances. Entre 2023 et 2025, le volume des échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique est passé d’environ 19 milliards à près de 28 milliards de dollars. Une progression notable, mais qui demeure marginale à l’échelle du continent.
À titre de comparaison, les échanges entre l’Union européenne et l’Afrique dépassent les 300 milliards de dollars par an, tandis que les États-Unis conservent un volume commercial supérieur à 70 milliards de dollars. Ce contraste met en lumière les limites structurelles de la présence russe, largement concentrée sur quelques secteurs clés comme les hydrocarbures, les céréales ou les équipements militaires.
Cette faiblesse économique explique en partie le recours accru au soft power russe, utilisé comme un levier de compensation. Là où les investissements et les partenariats industriels font défaut, Moscou privilégie l’influence idéologique, religieuse et sécuritaire.
Religion, idéologie et narration anti-occidentale
L’un des objectifs centraux du soft power religieux russe est la diffusion d’une narration opposant des valeurs dites « traditionnelles », associées à la Russie, à un Occident présenté comme décadent ou moralement affaibli. À travers des écoles, des événements culturels, des médias et des discours religieux, cette rhétorique vise à créer des affinités durables avec certaines élites africaines et une partie des populations.
Le soft power russe s’appuie ainsi sur une convergence entre discours religieux, critique de l’Occident et promesse d’un partenariat alternatif, présenté comme plus respectueux des souverainetés nationales. Cette approche trouve parfois un écho favorable dans des pays marqués par un sentiment de défiance vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.
Selon plusieurs analyses d’instituts de recherche internationaux comme l’IFRI (Institut français des relations internationales), cette stratégie dépasse largement le cadre religieux et s’inscrit dans une recomposition plus large des rapports de force géopolitiques en Afrique.
Une stratégie d’influence aux résultats contrastés
Si le soft power russe permet à Moscou de s’implanter rapidement dans certains contextes fragiles, il montre aussi ses limites à moyen et long terme. Contrairement à la Chine, à l’Union européenne ou aux États-Unis, la Russie ne dispose pas de réseaux économiques structurants capables de soutenir durablement son influence.
Les populations africaines attendent de plus en plus des partenariats concrets, fondés sur le développement économique, la création d’emplois et l’amélioration des infrastructures. Sans retombées économiques tangibles, l’influence religieuse et idéologique risque de s’essouffler, voire de susciter des résistances.
Le soft power religieux apparaît ainsi comme un outil d’appoint plutôt qu’un socle stratégique durable. Il permet à la Russie de gagner du terrain symbolique et politique à moindre coût financier, mais ne saurait, à lui seul, remplacer une présence économique solide et mutuellement bénéfique.










