Le 5 février 2005, peu avant l’aube, un Boeing 707 présidentiel décolle de Lomé dans une urgence silencieuse. À son bord, un homme qui a régné sur le Togo pendant trente-huit ans, déjà entre la vie et la mort. Ce vol, destiné à le sauver, deviendra son dernier voyage. À près de 10 000 mètres d’altitude, au-dessus du désert algérien, le cœur de Gnassingbé Eyadéma, doyen des chefs d’État africains, s’arrête. Mais sa mort, survenue loin des siens, ne sera révélée que dix heures plus tard, le temps d’une course contre la montre, d’un mensonge protocolaire à Tunis et d’un retour discret au pays.
Dans l’ombre, une succession se joue à vitesse grand V, modifiant en quelques heures l’équilibre des pouvoirs et ouvrant une nouvelle ère politique. Voici le récit minutieux des dernières heures du « Père de la Nation » et de la journée qui a changé à jamais le visage du Togo, selon Jeune Afrique.
Les dernières heures du président Gnassingbé Eyadéma
Minuit, 5 février 2005 : l’ultime voyage vers Israël
À l’aube du samedi 5 février 2005, vers 4 heures du matin, un convoi discret s’approche du Boeing 707 présidentiel « Togo 01 » sur le tarmac de Lomé. À son bord, un passager dans un état critique : le président Gnassingbé Eyadéma, doyen des chefs d’État africains, au pouvoir depuis 38 ans. Il est hissé par une civière dans l’avion, entouré de sa famille (son épouse, ses fils Faure et Kpacha) et d’une équipe médicale. L’objectif : une évacuation sanitaire d’urgence vers Tel-Aviv, en Israël, où il a l’habitude de se faire soigner. Le pilote, le commandant français Michel Restout, décolle vingt minutes plus tard, ignorant qu’il s’agit d’un voyage sans retour.
9h00, au-dessus du Sahara : la Libye bloque l’espace aérien, le cœur lâche
Le plan de vol prévoit de survoler le Niger, l’Algérie et la Libye. Mais vers 8 heures du matin, alors que l’avion approche de l’espace aérien libyen, le contrôle aérien algérien alerte Restout : la Libye refuse le survol de l’avion présidentiel togolais. Aucune explication officielle ne sera jamais donnée, bien que les relations entre Eyadéma et Kadhafi soient excellentes. Une hypothèse plausible : des fonctionnaires libyens auraient refusé le passage d’un vol à destination d’Israël.
Le pilote doit improviser un nouvel itinéraire via la Tunisie, qui donne rapidement son accord. C’est dans ce contexte de stress et de détour, vers 9 heures du matin, à 250 km au sud de Tunis, que le drame survient. Selon le récit rapporté par Jeune Afrique, les médecins annoncent aux proches qu’une crise cardiaque vient d’emporter le président Eyadéma, à l’âge de 69 ans.
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10h00-16h30 : la dissimulation et le retour au bercail
Une décision cruciale est prise immédiatement dans la cabine : ne pas déclarer le décès et retourner au Togo au plus vite. Pourquoi ? Les règles aériennes internationales (OACI) obligent à déclarer un décès et à débarquer le corps à la première escale pour le mettre en bière, une procédure longue qui aurait révélé publiquement la nouvelle.
L’avion fait donc une courte escale technique à Tunis pour le carburant. Les autorités tunisiennes, croyant accueillir un malade, ont préparé un hôpital et une ambulance. L’équipe togolaise leur répond par un « pieux mensonge« : le malade à bord serait en fait la première dame, légèrement souffrante, et le président, qui se repose, ne souhaite pas descendre. Les Tunisiens se contentent d’offrir un bouquet de fleurs.
L’avion décolle alors pour le Togo. Vers 16h30, il atterrit non pas à Lomé, mais à l’aéroport de Niamtougou, près de Kara, la région natale d’Eyadéma. Le corps du président est discrètement transféré vers son village de Pya. L’avion repart ensuite pour Lomé avec ses fils.
19h00, à la télévision nationale : l’annonce d’une « catastrophe nationale »
À Lomé, la rumeur du décès commence à enfler. À 19 heures précises, le Premier ministre Koffi Sama apparaît à la télévision nationale. Le visage grave, il annonce ce qu’il qualifie de « catastrophe nationale » : le décès du président Eyadéma. Il annonce également la fermeture immédiate des frontières terrestres et aériennes du pays. Les écrans de télévision affichent une grande croix chrétienne, et des chants religieux sont diffusés en boucle. Le pays est sous le choc.
La nuit du 5 au 6 février : une succession accélérée
Cette fermeture des frontières a une conséquence immédiate et décisive. Fambaré Natchaba, le président de l’Assemblée nationale, qui était en voyage officiel, était attendu ce soir-là. Selon la Constitution, en cas de décès du président, c’est lui qui doit assurer l’intérim. Mais son avion, un vol Air France, est détourné sur Cotonou au Bénin. Il se retrouve bloqué, « hors jeu ».
Pendant ce temps, à Lomé, les choses s’accélèrent. Dès 20h30, soit à peine une heure et demie après l’annonce officielle, les chefs de l’armée togolaise prennent les devants. Ils annoncent « confier le pouvoir à Faure Gnassingbé à partir de ce jour » et jurent de « le servir loyalement« . Cette passation de pouvoir express, avant même toute réunion des institutions, scelle le destin politique du pays pour les deux décennies à venir. Le lendemain, les députés, réunis en séance extraordinaire, entérineront le processus en modifiant la Constitution pour élire Faure Gnassingbé président de la République.
Ainsi s’achevèrent, à 10 000 mètres d’altitude, trente-huit ans de règne. Les dernières heures de Gnassingbé Eyadéma, marquées par un refus libyen mystérieux et une course contre la montre pour rapatrier son corps, précipitèrent une transition qui allait redéfinir l’avenir du Togo.










